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1er texte (Philippe Beranger)
La Ava à Nîmes a dîné plusieurs fois au restaurant chinois. Un
soir, on la vit en compagnie de Wilson et d’une femme blonde
très belle. Elle et Teddy mangeaient du canard laqué. La
créature retouchait son maquillage les yeux plongés dans un
miroir de poche. Sur la table, parmi la vaisselle orientale,
étaient posés deux produits cosmétiques de marque. Une fois
fini, l’inconnue passa la langue sur sa lèvre supérieure comme
on donne un petit coup de pinceau pour lisser la couleur. Elle
ôta les deux accessoires de la table, embrassa le pianiste sur
la joue gauche, se leva en ajustant sa robe rouge et sortit.
Quand elle passa le seuil de la porte, Teddy Wilson fixa du
regard cette fermeture Eclair qui dans son dos ouvrait la
perspective d’une nudité instantanée. La Ava s’enfila une grande
cuillerée de riz cantonais. Il prit alors les baguettes du
couvert non utilisé juste à côté de lui et commença à taper sur
un verre quatre temps aussi réguliers qu’une respiration. Une
cadence parfaite qui donnait du rythme. La Ava pensa au Preds et
au déplacement imprévisible de ces accents. Il était resté à
l’hôtel après le concert. Elle fixa son accompagnateur dans les
yeux et lui dit :
« You know, I am going to die very soon in New York, between two
cops.”
Teddy la regarda sans rien dire, en souriant. Il fit une pause,
puis reprit le rythme. Un, deux, trois, quatre ; il siffla un
air connu. La Ava éclata de rire. Elle n’avait pas ce soir cette
impulsivité qui faisait les belles soirées des afters à Harlem,
mais elle accéda à l’envie du pianiste. Elle fredonna doucement
la mélodie puis dans un long crescendo chanta en liant les notes
avec cette articulation rythmique et ce phrasé qu’elle avait
modelé au contact des grands souffleurs. Plus loin et de l’autre
côté du boulevard, à la terrasse d’un café que des générations
de nîmois fréquentaient depuis plus d’un siècle, était installé,
parmi d’autres festivaliers, un élu local de la république.
L’homme avait quelque chose à voir avec les affaires culturelles
de sa ville et savait la présence nîmoise de La Ava. Il fut
toutefois surpris quand il reconnut ici et maintenant cette voix
qui, non seulement semblait, mais venait réellement de très
loin. Mélomane averti et spécialiste habitué à lire les
critiques, il nota avec délectation ce recentrement par le
décalage. Mais là n’était pas ce qui avait, sans aucun doute, la
particularité de ne s’être jamais passé ailleurs qu’ici et
maintenant. Oui, un verre d’anis alcoolisé à la main, il
entendait bien «in situ», un des couplets de «La fon de nimé»;
celui où il est question d’une fleur blanche au mois de janvier.
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2eme texte (Philippe Beranger)
Armstrong écrivait beaucoup. Duke Ellington écrivait peu. La
Ava à Nîmes a écrit sur le corps d’un jeune homme «Les chiens
n’ont plus qu’un logement, ils habitent l’odeur de leur maître
». Ils venaient d’avoir un rapport de ceux que l’on dit sexuel.
De ceux qu’elle et Lester ne se sont jamais permis. Le jeune
était du signe du taureau et ils avaient joui à l’hôtel du Midi,
après un de ces concerts d’été où l’amphithéâtre accueillait la
querelle des vieux cons et des modernes. Après avoir montré son
cul noir à ce public blanc, elle traversa en courant l’esplanade
dite Charles de Gaule, entraînant le jeune torero égaré mais de
valeur sûre. Le lendemain au petit matin, un employé de la ville
trouva une fleur de gardénia accrochée à la branche d’un
olivier. La femme de chambre antillaise de l’hôtel jeta, quant à
elle, les restes d’un acte illicite qu’elle récupéra dans la
cuvette des WC.
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3eme texte (Philippe Beranger)
La lumière d’un projecteur l’isolait des musiciens. Elle portait
une robe blanche. Ses cheveux étaient tirés en arrière. Un rouge
à lèvres couleur sang exagérait les contours de sa bouche, comme
pour accentuer cette partie du visage. Elle ferma les yeux. D’un
geste de la main elle conseilla au public d’arrêter les
applaudissements. Nous fûmes alors comme suspendus à ses lèvres
dans un silence total. Nous attendions qu’elle chante à nouveau.
Mais c’est Lester qui commença à jouer. Aux premières notes du
saxo, elle sourit comme si, après l’avoir attendu sur le quai
d’une gare, elle voyait au loin sa silhouette se dessiner. Ses
yeux fermés ne pouvaient cacher son émotion. J’étais scotché à
mon fauteuil, un verre de Fino à la main. On me l’avait servi
dans un verre à whisky. Elle ne chantait pas encore. Young était
en plein solo. Il avait démarré doucement et continuait ainsi à
communiquer avec la AVA, en notre présence. L’embouchure de son
instrument ne l’empêchait pas de sourire. Je l’observais. Je les
observais. C’était un duo ou plus précisément quelque chose qui
concernait un homme et une femme. Le public regardait mais il
était en dehors de cette histoire-là. La Ava, de la main droite,
caressait le vide. J’étais placé près de la scène. Je vous donne
ma parole d’honneur, quand elle commença à chanter et à ouvrir
lentement les yeux, Young bandait. Elle regardait au-dessus de
nos têtes. Elle était ailleurs et au même endroit que lui. Une
fiction qu’ils créaient tous deux chaque fois qu’ils reprenaient
en tournée ce morceau-là. Moi je n’étais plus là. J’étais dans
une peinture d’Edward Hopper. Indécrottable culturel,
j’assistais à ce concert et je pensais à ce moment précis, à
cette femme blanche et intellectuellement insatisfaite,
représentée par le peintre en 1931 dans Chambre d’Hôtel . Quand
je revins à la raison, je sortis mon portefeuille pour payer
l’addition. La Ava n’était plus là. Lester non plus. Seuls
étaient restés sur scène le batteur, le contrebassiste et le
piano. Des couples dansaient pour conclure la soirée. Une fois
sur les marches de l’Eden, théâtre music-hall nîmois, j’ouvris
mon parapluie et resserrai le col de mon par-dessus. J’aperçu
alors une Cadillac qui filait vers le boulevard Victor Hugo.
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4eme texte (Philippe Beranger)
Pour dire autrement des choses essentielles, certains peignent,
d’autres écrivent. Les musiciens qui entouraient La Ava étaient
tous de grands poètes. Elle, ne lisait que des bandes dessinées
et des romans à l’eau de rose, mais elle avait un sens absolu de
l’échange. Elle était si intelligente et si généreuse qu’elle
pouvait séduire, à l’instar de Marilyn, le plus exigeant des
hommes cultivés. Nombre d’artistes et d’intellectuels aimaient
être vus, voire même photographiés à ses côtés. Je me souviens
de l’effet produit par les rayures du polo de Picasso à côté de
la blanche fleur de gardénia sur la chevelure de La Ava. Autre
mystère de la nature, elle était de ces interprètes qui
paraissaient avoir un réel génie pour la création pure. Elle
pouvait prendre n’importe quelle mélodie bidon, l’interpréter de
quarante manières différentes et nous donner à penser qu’il
s’agissait d’une oeuvre majeure du répertoire.
Traduire par des mots ce qui arrive au cœur et aux oreilles
n’est pas facile. Cette phrase n’est pas qu’une formule toute
faite, mais elle traduit bien le sentiment que le peintre
éprouva à seulement converser avec elle. C’était un soir d’une
de ces fêtes populaires où la ville mélange hasardeusement les
genres, les influences et les traditions. Esthètes tous les
deux, bien que de nature et d’origine différentes, ils prirent
un peu de recul devant la dionysiaque ébullition. La Ava proposa
alors au Catalan une ligne blanche à aspirer par le nez et sans
modération. Il répondit par un sourire bienveillant et un signe
négatif de la tête et ne la lâcha pas du regard à partir de cet
instant. Elle lui raconta tout depuis le début : ses adolescents
de parents, la honte et la mauvaise conscience de l’enfant violé
et puni injustement de ce même viol par la justice des hommes,
les soirs de tapin à Baltimore, mais aussi le premier contrat à
Harlem en 1933, et le poulet et les haricots cuits au four
qu’elle pu offrir à sa mère en rentrant à la maison, les
tournées humiliantes dans le Sud et l’ouverture du café Society
avec ses fresques surréalistes qui narguaient la bourgeoisie
bien pensante, le café Society et la fin de la ségrégation…
Picasso avait compris ce corps meurtri par les désillusions
amoureuses, cette condition de nègre en pleine crise économique.
On ne chante bien que ce que l’on a vécu ; amour et politique
étaient inscrits sur cette chair d’artiste, reflet de son pays,
de sa condition et de son temps. Elle n’arrêtait pas de dire,
elle n’arrêtait pas de pleurer et de rire et ils buvaient du
Fino, du whisky, du vin rouge, du vin blanc, du champagne, du
cognac... Le lendemain matin, la porte de cette autre chambre
d’hôtel s’entrouvrit légèrement. Et si nous nous fûmes posées de
l’autre côté, à la place de l’œil anonyme, nous aurions pu voir
ces deux corps lourds et nus couchés sur le ventre, jambes
emmêlés ; l’un couleur ébène et l’autre d’un blanc saisi par les
rayons du soleil.
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5eme texte (Philippe Beranger)
Qui êtes-vous AVA GARDENIA ? «Strange fruit » chantiez-vous?
«Des arbres du sud portent un fruit étrange.» Vous aussi vous
avez eu à répondre aux questions, n’est-ce pas ? Il y aura
toujours des chasses aux sorcières et des corps noirs, rouges,
blancs ou jaunes pendus aux branches. Vous vouliez simplement
limiter les dégâts alors vous chantiez, « étrange fruit ». La
AVA de vous à moi, dites-moi ? Etiez-vous sympathisante
communiste ? Bisexuelle ? Junkie ? Drôle de concept AVA,
n’est-ce pas? Vous n’étiez pas seulement le fruit d’une noire
semence. Vous étiez aussi l’humaine représentation d’une utopie
d’artiste. La Ava, Ava Gardénia est venue à Nîmes, ce flot
méditerranéen que jamais jamais elle aussi n’a oublié. Une série
de « je me souviens » ravive notre mémoire. Quelle image
évoquerions-nous ? Vous nous êtes apparue en de si nombreuses
formes ? Tant de praticiens vous ont commentée ? Quel lieu
choisir ? Quel espace pour situer votre présence et nous
rappeler votre voix ? - Celui qui se perd dans sa passion a
moins perdu que celui qui perd sa passion - encore une citation,
une pensée de Saint Augustin pour la AVA. Saint Augustin et la
AVA face au Ku Kux Klan, figuration d’une peinture gigantesque
accrochée sur un des murs du grand salon du cinq étoiles où vous
dormîtes juste avant la guerre. A qui attribuer cette oeuvre non
signée et avec laquelle l’artiste a encore une fois semé le
doute sur l’identité du tableau. Cette peinture ne ressemble à
aucune autre mais s’articule à toutes les autres. Dans Poussin,
je vois Magritte, dans El Greco, je vois Bacon et Freud te
murmurait à l’oreille le catalan juste après l’orgasme, mais qui
voir dans La Ava et le philosophe ? Vous y êtes représentée au
milieu d’une forêt de peupliers où pendent ces corps noirs
oscillants à la brise du sud. Une fleur de gardénia relie votre
chevelure au ciel où le penseur catho, entouré de Marc Blitztein,
Mc Kay, Teddy Wilson, Luther King, Armstrong, Malcom X, Aimé
Césaire, le roi Pelé boivent de l’eau fraîche parmi les neufs
muses d’un parnasse noir. Au bas du tableau à gauche, Lester
Young habillé en matador de toros salue la foule d’une arène,
une fleur blanche à la main.
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6eme texte (Bernard Calendini)
Elle est sur les marches du théâtre de Nîmes, juste avant que
celui-ci ne disparaisse en fumée, effacé par un acte vengeur,
l’aboutissement de déceptions et de déceptions.
Elle est sur les marches au milieu de quatre femmes, face à la
Maison Carrée qu’elles regardent.
Deux sont à gauche et deux sont à droite de la Ava. Celle qui
est immédiatement à sa gauche se trouve située plus haut
qu’elle, probablement une marche au-dessus. L’autre est assise.
La Ava à la main droite qui joue derrière sa nuque avec ses
cheveux.
Une de ses amies, à son extrême droite, à une main appuyée à une
colonne, la quatrième qui est plus près d’elle relève de sa main
gauche sa robe jusqu'à ses genoux.
Elles sont arrêtées et parlent entre elles tout en observant
l’édifice romain qui étonne toujours les étrangers.
Le soleil est très fort à cette heure de midi, et elles bougent
et font des mines pour lui échapper, si bien que ses cinq
personnages rassemblés ne forment plus un ensemble, l’image se
disloque, devient multiple se déforme en facettes et en plans de
couleurs qui jouent et transforment les personnages.
Quand la Ava s’immobilise, aussitôt l’image se recompose, chaque
élément reprend sa place et tout retrouve sa cohérence. Elle est
le centre autour duquel les différentes parties s’organisent et
se justifient l’une l’autre.
Elle bouge à nouveau et tout se défait et se réorganise
différemment. On peut ainsi en un seul regard voir ces femmes
sous plusieurs angles à la fois en des positions successives,
saccadées et hésitantes.
Cette image grelottant sous le soleil me rappelle un propos que
Lester m’avait rapporté au sujet d’un concert qu’il avait donné
avec Ava.
Il m’a raconté quelle était capable soit de s’écarter
momentanément de la tonalité, soit de ne pas comprendre du
premier coup où son pianiste voulait l’emmener avec telle ou
telle succession d’accords.
La plupart du temps toutefois, elle entendait juste et elle
entendait loin. Chez elle, l’analyse harmonique s’opérait
d’instinct, ça n’étonnera personne. Aucune concentration et même
aucune explication ne lui était nécessaire, du reste cela n’a
rien d’exceptionnel dans le jazz. Si je souligne la chose c’est
que son écoute se transformait dès que j’entamais un chorus,
chacun pouvait en être témoin.
D’une seconde à l’autre, elle changeait d’attitude et de visage.
Parfois, si elle était émue par une de mes phrases, elle pouvait
devenir méconnaissable. Elle se figeait si elle était en
mouvement ou au contraire, elle se mettait à osciller et à
tanguer si elle était immobile.
En m’écoutant improviser, la Ava inclinait la tête sur l’épaule,
comme je le faisais moi-même.
Alors, tout ce que les années avaient écrit sur sa figure s’en
détachait et s’évaporait d’un coup, délayé, balayé par un air
d’enfance qui, pour moi, n’avait pas de prix parce qu’il
témoignait de la fraîcheur de ma propre inspiration. Son regard
surtout se métamorphosait.
Elle se mettait à écouter avec les yeux. Une gamme d’expressions
extraordinairement variée impliquait non seulement ses prunelles
mais aussi ses paupières, ses cils, ses sourcils, et lui
permettait de raconter en même temps que moi l’histoire que
j’étais en train d’inventer. Ses yeux lisaient dans ma musique
comme on lit sur les lèvres et je voyais à travers mes paupières
mi-closes, les siennes remuer en mesure. Son regard dansait sur
mon solo, ses yeux dansaient avec mes notes, elle devenait toute
entière une incarnation de ce que je jouais et ce que je jouais
n’était plus, sans doute, qu’une émanation de son âme.
Le souvenir de Lester se superpose à l’image de ce groupe de
femmes qui vacille dans la chaleur de l’été, sur les marches de
l’escalier du théâtre de Nîmes qui se trouvait alors devant la
Maison Carrée.
Elles quittent cet endroit et je me plais à les suivre.
Ava dit : « Je suis allée très loin dans mon art, le jazz, j’ai
tout donné.
Pour me dépasser il faudrait que j’accomplisse une création
extrême, inhumaine.
Je pourrais me précipiter du sommet des arènes en un acte
artistique ultime.
Je deviendrais l’artiste de l’espace et du vide, je serais
dissoute dans la lumière.
J’aurais tout accompli et serais peut-être heureuse. »
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7eme texte (Philippe Beranger)
Entendre juste et entendre loin ; ces qualités La Ava n’en
faisait pas la preuve uniquement sur scène. Elle était
impressionnante de concentration et d’écoute dans tous les lieux
publics où elle se trouvait. Elle avait un sens de l’espace
inouï et donnait l’impression que la vie s’organisait autour de
son unique présence. Elle pouvait observer de longs instants,
contemplative, toute une assistance sans dire un seul mot.
Parfois, elle dévorait du regard un être, homme ou femme, qui,
placé à l’autre bout de la salle, attirait son attention d’abord
par le timbre de sa voix. Puis par la suite, si La Ava lui
reconnaissait le charme du geste adéquat, alors rien d’autre ne
pouvait exister sur l’instant que ce rapport qu’elle entretenait
là, à l’analyse de la nature humaine. Elle n’était pas qu’une
consommatrice, elle aimait aussi la distance entre les corps,
cette distance dont tout grand artiste sait apprécier la mesure.
Comment pouvait-on passer aussi aisément de la contemplation à
l’hystérie la plus folle ?
Les lâchés-prises de la Ava resteront à jamais graver dans
l’inconscient des nîmois témoins de certaines scènes. Si le
silence régnait si souvent autour d’elle et particulièrement en
concert, il arrivait qu’elle déchaîna la brutalité la plus
sauvage en dégénérant une situation comme une vulgaire petite
fouteuse de merde de furie qu’elle savait être. Elle n’était pas
née dans la soie. Très tôt il a fallu qu’elle s’habitue à
pousser les corps massifs pour suivre son chemin et s’il fallait
casser des meubles et fracasser des crânes à coups de barreaux
de chaise, elle le faisait avec une aisance déconcertante. Une
petite rue bien précise à l’intérieur de l’écusson nîmois
gardera longtemps le secret de faits inavouables où certains
n’ont pas vraiment réagi à la hauteur et ont perdu quelques
plumes, voire quelques petits symboles de virilité.
Ferme les yeux La Ava. Mets-toi en stand by. Respire l’odeur de
la grande bleue. Sur le parvis du temple augustinien, crée ton
propre silence à l’écart de tous. Ne t’en fais pas, on veille
sur toi. Un peu plus loin, l’artiste de la muleta serait fier de
t’avoir en bronze à côté de lui-même, s’il se pouvait que tu lui
fasses un peu la tronche. Tu aurais dû faire l’amour avec Lester
mais bon, nous, ce que nous en pensons ! T’avais quarante quatre
ans quand, beaucoup plus à l’ouest, tu fermas les yeux pour la
dernière fois et pas pour écouter Teddy au piano, ni ton grand
ténor de sax. Non, c’était pour aller là-haut, dans le bleu,
habiter cette putain de maison de campagne qu’aucun fils de pute
n’a été foutu ici de te payer.
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8eme texte (Philippe Beranger)
Pour un petit chœur d’acteurs avec légèreté mais profondeur
La Ava ne lisait que des bandes dessinées.
A Nîmes, ce n’est pas dans tes Cadillacs qu’ils se shootaient,
mais dans les Mercedes.
Avant de partir, ils ont pissé dans les draps. Je sais, c’est
moi qui les ai changés.
On dit que si elle était restée, elle n’aurait pas eu la fin
tragique qu’elle a eu là-bas.
La Ava lui a foutu son poing sur la gueule. Il filtrait les
entrées et ne voulait pas que ce gosse passe. La bodega n’était
pas faite pour lui. Il fallait qu’il lui fasse comprendre. «
Touche pas à mon frère !» Elle a foutu son poing sur la gueule
de ce videur avec une violence inouïe. Cela a fait comme un
énorme big bang. Il saignait tout rouge en pleurant sa mère.
En une semaine, la Ava a mangé deux kilos de brandade, quarante
petits pâtés, cinq boites de croquants et croqué une quinzaine
de jeunes agneaux.
Elle était sage quand elle dormait.
Même en ronflant, elle variait les harmonies.
En fait, elle avait besoin de beaucoup d’amour et n’a jamais
vraiment eu ce quelle espérait.
Nîmes et Le café Society étaient ses hétérotopies dans le sens
où Michel Foucault a théorisé le concept.
La Ava aurait aimé avoir beaucoup d’enfants.
Elle n’aimait pas passer l’aspirateur.
Elle a été ici l’élégance de nos soirées.
La Ava m’a toujours fait penser à Edith Piaf.
Là-bas, ils l’ont emprisonnée.
Elle n’aurait jamais pu s’adapter au libéralisme c’était une
sociale.
La Ava est venue ici sans autorisation, à New York elle a eu des
problèmes avec les services de douane.
« Ne prends pas l’ascenseur, prends le monte-charge », lui
ont-ils dit dans le sud.
Elle s’était mise debout sur la chaise. Elle était pompette. Il
devait être une heure du matin. Ils étaient tous là à la dévorer
du regard. Elle a gueulé « Je n’aime pas les marchands de disque
! », cela a jeté un froid.
Elle l’aurait entendu jouer même si un océan les avait séparés.
C’est moi qui lui ai rapporté son boa à l’hôtel. Je suis
ressorti de la chambre dix heures après.
La Ava a eu des problèmes avec le FBI sur la 44ème rue.
La Ava à Nîmes fumait une cartouche de cigarettes par jour.
Elle aimait les solos, les duos mais elle aimait aussi beaucoup
les trios.
Elle était plus forte que tous les hommes qu’elle a connus.
Même au tout début, elle refusait d’aller ramasser sur les
tables les pourboires des clients.
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9eme texte (Bernard Calendini)
«Elle a quitté l’orchestre, avec lequel elle jouait avec Lester,
le 5 mars 1938 après un dernier concert à l’Apollo, un endroit
où elle ne pouvait se produire sans déclancher une émeute.
Elle commençait à prendre beaucoup de distance avec le jazz.
Les raisons de cette séparation ? Moi-même je les ignore.
On a dit qu’elle trouvait les cachets trop maigres, qu’elle
était trop indépendante et chantait uniquement quand elle en
avait envie, ce qui n’était pas tolérable
On a dit qu’elle s’obstinait à ne pas interpréter de blues,
parce que c’était la grande spécialité de Bessie, et qu’elle
avait peur de ne pas faire aussi bien.
On a dit que John Hammond en avait été fâché au point d’exiger
son départ.
On a dit aussi que, sans lui, elle aurait été mise à la porte
des mois plus tôt par la manager, lequel a fourni une autre
explication encore.»
On a dit aussi qu’elle n’avait pas digéré l’incident de Detroit,
où on l’avait refoulée à cause de la couleur de sa peau et
qu’elle voulait tirer un trait dessus, un trait définitif.
La vérité c’est qu’elle avait signé un contrat avec la M.G.M. et
que, depuis longtemps, elle envisageait une carrière
cinématographique.
Elle est retournée à Harlem, le quartier où elle avait commencé
sa vie d’artiste. Elle était en pleine possession de son art,
elle était cette musique et avant de disparaître, elle tenait à
le montrer.
Elle avait commencé dans ces rues débordantes de vie et de bruit
où elle avait rencontré ce qui allait être toute sa vie, « le
Jazz »
Ici, elle avait, avec l’insouciance de sa jeunesse, cru aux
fausses promesses de sa beauté .Seul son art avait été
authentique et l’avait emmené jusqu’au meilleur, jusqu’au
sommet.
Ici, il lui suffisait d’apparaître avec ses gardénias piqués
dans les cheveux, ce qui lui faisait une auréole de côté,
déhanchant son visage à l’image de sa vie, et de commencer à
chanter en bougeant imperceptiblement les lèvres en un baiser
silencieux, de souligner son chant en faisant éclater le rythme
entre ses doigts, pour que le public se taise aussitôt et laisse
passer, pétrifié et solennel, ce flux d’émotions et de plaisirs
qui emportaient tous les rivages.
« Ici, elle avait été capable, en robe de soie noire, hauts
talons et gants longs, d’articuler des expressions de son cru, à
faire rougir un singe et si les choses se gâtaient, de faire le
coup de poing avec à peu près n’importe quel permissionnaire en
ribote dans un coin sombre de la 52ème rue, voire de regarder en
face la lame d’un coupe-choux. »
Mais surtout, ici, elle arriva sur la scène du jazz au moment
précis où celle-ci était prête à la recevoir, et où, en outre,
elle avait le plus ardemment besoin d’elle.
« Son style conféra un élan nouveau à l’art global du chant jazz
féminin. Son timbre dur et tranché était parfaitement adapté à
la sonorité de Lester Young, côte à côte, ils ont atteint leur
maturité artistique. Sa grande réussite consista à transformer
des chansons populaires en un matériau de jazz unique,
permettant l’expression d’une émotion véritable.
Ici, enfin, elle donna une dimension et une profondeur nouvelles
aux éléments communs de son temps. »
« Certain se contentent de flirter avec la musique, la Ava se
donnait avec passion.
Cet art demande de la constance, de l’application et du soin. Il
ne vous demande absolument rien, mais si vous vous risquez à
répondre à son amour, alors il faut lui offrir le vôtre, encore
et encore le déposer à ses pieds, jusqu’à ce qu’il vous ait tout
pris.»
Elle se retrouvait nue et seule, et redevenait aussi fragile
qu’une tige au printemps.
Effrayée, vulnérable, elle décida de fuir et de quitter New York
et le jazz.
Elle partit pour la côte ouest en 1940 et s’installa à Los
Angeles.
« J’ai tout donné à cette sacrée musique
Je suis vide
Je suis à nouveau féconde
D’autres champs m’attirent
D’autres créations
Cet univers là est immense
J’ai besoin d’à nouveau conquérir
J’ai besoin d’inventer
D’être près de trouver
Je suis celle qui renaît et qui renaîtra encore
Je suis celle qui protége de l’oubli
Ce qui est
De couleurs
De formes
Et de sons. |
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