Textes du spectacle
 
 

1er texte (Philippe Beranger)
La Ava à Nîmes a dîné plusieurs fois au restaurant chinois. Un soir, on la vit en compagnie de Wilson et d’une femme blonde très belle. Elle et Teddy mangeaient du canard laqué. La créature retouchait son maquillage les yeux plongés dans un miroir de poche. Sur la table, parmi la vaisselle orientale, étaient posés deux produits cosmétiques de marque. Une fois fini, l’inconnue passa la langue sur sa lèvre supérieure comme on donne un petit coup de pinceau pour lisser la couleur. Elle ôta les deux accessoires de la table, embrassa le pianiste sur la joue gauche, se leva en ajustant sa robe rouge et sortit. Quand elle passa le seuil de la porte, Teddy Wilson fixa du regard cette fermeture Eclair qui dans son dos ouvrait la perspective d’une nudité instantanée. La Ava s’enfila une grande cuillerée de riz cantonais. Il prit alors les baguettes du couvert non utilisé juste à côté de lui et commença à taper sur un verre quatre temps aussi réguliers qu’une respiration. Une cadence parfaite qui donnait du rythme. La Ava pensa au Preds et au déplacement imprévisible de ces accents. Il était resté à l’hôtel après le concert. Elle fixa son accompagnateur dans les yeux et lui dit :
« You know, I am going to die very soon in New York, between two cops.”
Teddy la regarda sans rien dire, en souriant. Il fit une pause, puis reprit le rythme. Un, deux, trois, quatre ; il siffla un air connu. La Ava éclata de rire. Elle n’avait pas ce soir cette impulsivité qui faisait les belles soirées des afters à Harlem, mais elle accéda à l’envie du pianiste. Elle fredonna doucement la mélodie puis dans un long crescendo chanta en liant les notes avec cette articulation rythmique et ce phrasé qu’elle avait modelé au contact des grands souffleurs. Plus loin et de l’autre côté du boulevard, à la terrasse d’un café que des générations de nîmois fréquentaient depuis plus d’un siècle, était installé, parmi d’autres festivaliers, un élu local de la république. L’homme avait quelque chose à voir avec les affaires culturelles de sa ville et savait la présence nîmoise de La Ava. Il fut toutefois surpris quand il reconnut ici et maintenant cette voix qui, non seulement semblait, mais venait réellement de très loin. Mélomane averti et spécialiste habitué à lire les critiques, il nota avec délectation ce recentrement par le décalage. Mais là n’était pas ce qui avait, sans aucun doute, la particularité de ne s’être jamais passé ailleurs qu’ici et maintenant. Oui, un verre d’anis alcoolisé à la main, il entendait bien «in situ», un des couplets de «La fon de nimé»; celui où il est question d’une fleur blanche au mois de janvier.

2eme texte (Philippe Beranger)
Armstrong écrivait beaucoup. Duke Ellington écrivait peu. La Ava à Nîmes a écrit sur le corps d’un jeune homme «Les chiens n’ont plus qu’un logement, ils habitent l’odeur de leur maître ». Ils venaient d’avoir un rapport de ceux que l’on dit sexuel. De ceux qu’elle et Lester ne se sont jamais permis. Le jeune était du signe du taureau et ils avaient joui à l’hôtel du Midi, après un de ces concerts d’été où l’amphithéâtre accueillait la querelle des vieux cons et des modernes. Après avoir montré son cul noir à ce public blanc, elle traversa en courant l’esplanade dite Charles de Gaule, entraînant le jeune torero égaré mais de valeur sûre. Le lendemain au petit matin, un employé de la ville trouva une fleur de gardénia accrochée à la branche d’un olivier. La femme de chambre antillaise de l’hôtel jeta, quant à elle, les restes d’un acte illicite qu’elle récupéra dans la cuvette des WC.

3eme texte (Philippe Beranger)
La lumière d’un projecteur l’isolait des musiciens. Elle portait une robe blanche. Ses cheveux étaient tirés en arrière. Un rouge à lèvres couleur sang exagérait les contours de sa bouche, comme pour accentuer cette partie du visage. Elle ferma les yeux. D’un geste de la main elle conseilla au public d’arrêter les applaudissements. Nous fûmes alors comme suspendus à ses lèvres dans un silence total. Nous attendions qu’elle chante à nouveau. Mais c’est Lester qui commença à jouer. Aux premières notes du saxo, elle sourit comme si, après l’avoir attendu sur le quai d’une gare, elle voyait au loin sa silhouette se dessiner. Ses yeux fermés ne pouvaient cacher son émotion. J’étais scotché à mon fauteuil, un verre de Fino à la main. On me l’avait servi dans un verre à whisky. Elle ne chantait pas encore. Young était en plein solo. Il avait démarré doucement et continuait ainsi à communiquer avec la AVA, en notre présence. L’embouchure de son instrument ne l’empêchait pas de sourire. Je l’observais. Je les observais. C’était un duo ou plus précisément quelque chose qui concernait un homme et une femme. Le public regardait mais il était en dehors de cette histoire-là. La Ava, de la main droite, caressait le vide. J’étais placé près de la scène. Je vous donne ma parole d’honneur, quand elle commença à chanter et à ouvrir lentement les yeux, Young bandait. Elle regardait au-dessus de nos têtes. Elle était ailleurs et au même endroit que lui. Une fiction qu’ils créaient tous deux chaque fois qu’ils reprenaient en tournée ce morceau-là. Moi je n’étais plus là. J’étais dans une peinture d’Edward Hopper. Indécrottable culturel, j’assistais à ce concert et je pensais à ce moment précis, à cette femme blanche et intellectuellement insatisfaite, représentée par le peintre en 1931 dans Chambre d’Hôtel . Quand je revins à la raison, je sortis mon portefeuille pour payer l’addition. La Ava n’était plus là. Lester non plus. Seuls étaient restés sur scène le batteur, le contrebassiste et le piano. Des couples dansaient pour conclure la soirée. Une fois sur les marches de l’Eden, théâtre music-hall nîmois, j’ouvris mon parapluie et resserrai le col de mon par-dessus. J’aperçu alors une Cadillac qui filait vers le boulevard Victor Hugo.

4eme texte (Philippe Beranger)
Pour dire autrement des choses essentielles, certains peignent, d’autres écrivent. Les musiciens qui entouraient La Ava étaient tous de grands poètes. Elle, ne lisait que des bandes dessinées et des romans à l’eau de rose, mais elle avait un sens absolu de l’échange. Elle était si intelligente et si généreuse qu’elle pouvait séduire, à l’instar de Marilyn, le plus exigeant des hommes cultivés. Nombre d’artistes et d’intellectuels aimaient être vus, voire même photographiés à ses côtés. Je me souviens de l’effet produit par les rayures du polo de Picasso à côté de la blanche fleur de gardénia sur la chevelure de La Ava. Autre mystère de la nature, elle était de ces interprètes qui paraissaient avoir un réel génie pour la création pure. Elle pouvait prendre n’importe quelle mélodie bidon, l’interpréter de quarante manières différentes et nous donner à penser qu’il s’agissait d’une oeuvre majeure du répertoire.
Traduire par des mots ce qui arrive au cœur et aux oreilles n’est pas facile. Cette phrase n’est pas qu’une formule toute faite, mais elle traduit bien le sentiment que le peintre éprouva à seulement converser avec elle. C’était un soir d’une de ces fêtes populaires où la ville mélange hasardeusement les genres, les influences et les traditions. Esthètes tous les deux, bien que de nature et d’origine différentes, ils prirent un peu de recul devant la dionysiaque ébullition. La Ava proposa alors au Catalan une ligne blanche à aspirer par le nez et sans modération. Il répondit par un sourire bienveillant et un signe négatif de la tête et ne la lâcha pas du regard à partir de cet instant. Elle lui raconta tout depuis le début : ses adolescents de parents, la honte et la mauvaise conscience de l’enfant violé et puni injustement de ce même viol par la justice des hommes, les soirs de tapin à Baltimore, mais aussi le premier contrat à Harlem en 1933, et le poulet et les haricots cuits au four qu’elle pu offrir à sa mère en rentrant à la maison, les tournées humiliantes dans le Sud et l’ouverture du café Society avec ses fresques surréalistes qui narguaient la bourgeoisie bien pensante, le café Society et la fin de la ségrégation… Picasso avait compris ce corps meurtri par les désillusions amoureuses, cette condition de nègre en pleine crise économique. On ne chante bien que ce que l’on a vécu ; amour et politique étaient inscrits sur cette chair d’artiste, reflet de son pays, de sa condition et de son temps. Elle n’arrêtait pas de dire, elle n’arrêtait pas de pleurer et de rire et ils buvaient du Fino, du whisky, du vin rouge, du vin blanc, du champagne, du cognac... Le lendemain matin, la porte de cette autre chambre d’hôtel s’entrouvrit légèrement. Et si nous nous fûmes posées de l’autre côté, à la place de l’œil anonyme, nous aurions pu voir ces deux corps lourds et nus couchés sur le ventre, jambes emmêlés ; l’un couleur ébène et l’autre d’un blanc saisi par les rayons du soleil.

5eme texte (Philippe Beranger)
Qui êtes-vous AVA GARDENIA ? «Strange fruit » chantiez-vous? «Des arbres du sud portent un fruit étrange.» Vous aussi vous avez eu à répondre aux questions, n’est-ce pas ? Il y aura toujours des chasses aux sorcières et des corps noirs, rouges, blancs ou jaunes pendus aux branches. Vous vouliez simplement limiter les dégâts alors vous chantiez, « étrange fruit ». La AVA de vous à moi, dites-moi ? Etiez-vous sympathisante communiste ? Bisexuelle ? Junkie ? Drôle de concept AVA, n’est-ce pas? Vous n’étiez pas seulement le fruit d’une noire semence. Vous étiez aussi l’humaine représentation d’une utopie d’artiste. La Ava, Ava Gardénia est venue à Nîmes, ce flot méditerranéen que jamais jamais elle aussi n’a oublié. Une série de « je me souviens » ravive notre mémoire. Quelle image évoquerions-nous ? Vous nous êtes apparue en de si nombreuses formes ? Tant de praticiens vous ont commentée ? Quel lieu choisir ? Quel espace pour situer votre présence et nous rappeler votre voix ? - Celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion - encore une citation, une pensée de Saint Augustin pour la AVA. Saint Augustin et la AVA face au Ku Kux Klan, figuration d’une peinture gigantesque accrochée sur un des murs du grand salon du cinq étoiles où vous dormîtes juste avant la guerre. A qui attribuer cette oeuvre non signée et avec laquelle l’artiste a encore une fois semé le doute sur l’identité du tableau. Cette peinture ne ressemble à aucune autre mais s’articule à toutes les autres. Dans Poussin, je vois Magritte, dans El Greco, je vois Bacon et Freud te murmurait à l’oreille le catalan juste après l’orgasme, mais qui voir dans La Ava et le philosophe ? Vous y êtes représentée au milieu d’une forêt de peupliers où pendent ces corps noirs oscillants à la brise du sud. Une fleur de gardénia relie votre chevelure au ciel où le penseur catho, entouré de Marc Blitztein, Mc Kay, Teddy Wilson, Luther King, Armstrong, Malcom X, Aimé Césaire, le roi Pelé boivent de l’eau fraîche parmi les neufs muses d’un parnasse noir. Au bas du tableau à gauche, Lester Young habillé en matador de toros salue la foule d’une arène, une fleur blanche à la main.

6eme texte (Bernard Calendini)
Elle est sur les marches du théâtre de Nîmes, juste avant que celui-ci ne disparaisse en fumée, effacé par un acte vengeur, l’aboutissement de déceptions et de déceptions.
Elle est sur les marches au milieu de quatre femmes, face à la Maison Carrée qu’elles regardent.
Deux sont à gauche et deux sont à droite de la Ava. Celle qui est immédiatement à sa gauche se trouve située plus haut qu’elle, probablement une marche au-dessus. L’autre est assise.
La Ava à la main droite qui joue derrière sa nuque avec ses cheveux.
Une de ses amies, à son extrême droite, à une main appuyée à une colonne, la quatrième qui est plus près d’elle relève de sa main gauche sa robe jusqu'à ses genoux.
Elles sont arrêtées et parlent entre elles tout en observant l’édifice romain qui étonne toujours les étrangers.
Le soleil est très fort à cette heure de midi, et elles bougent et font des mines pour lui échapper, si bien que ses cinq personnages rassemblés ne forment plus un ensemble, l’image se disloque, devient multiple se déforme en facettes et en plans de couleurs qui jouent et transforment les personnages.
Quand la Ava s’immobilise, aussitôt l’image se recompose, chaque élément reprend sa place et tout retrouve sa cohérence. Elle est le centre autour duquel les différentes parties s’organisent et se justifient l’une l’autre.
Elle bouge à nouveau et tout se défait et se réorganise différemment. On peut ainsi en un seul regard voir ces femmes sous plusieurs angles à la fois en des positions successives, saccadées et hésitantes.
Cette image grelottant sous le soleil me rappelle un propos que Lester m’avait rapporté au sujet d’un concert qu’il avait donné avec Ava.
Il m’a raconté quelle était capable soit de s’écarter momentanément de la tonalité, soit de ne pas comprendre du premier coup où son pianiste voulait l’emmener avec telle ou telle succession d’accords.
La plupart du temps toutefois, elle entendait juste et elle entendait loin. Chez elle, l’analyse harmonique s’opérait d’instinct, ça n’étonnera personne. Aucune concentration et même aucune explication ne lui était nécessaire, du reste cela n’a rien d’exceptionnel dans le jazz. Si je souligne la chose c’est que son écoute se transformait dès que j’entamais un chorus, chacun pouvait en être témoin.
D’une seconde à l’autre, elle changeait d’attitude et de visage. Parfois, si elle était émue par une de mes phrases, elle pouvait devenir méconnaissable. Elle se figeait si elle était en mouvement ou au contraire, elle se mettait à osciller et à tanguer si elle était immobile.
En m’écoutant improviser, la Ava inclinait la tête sur l’épaule, comme je le faisais moi-même.
Alors, tout ce que les années avaient écrit sur sa figure s’en détachait et s’évaporait d’un coup, délayé, balayé par un air d’enfance qui, pour moi, n’avait pas de prix parce qu’il témoignait de la fraîcheur de ma propre inspiration. Son regard surtout se métamorphosait.
Elle se mettait à écouter avec les yeux. Une gamme d’expressions extraordinairement variée impliquait non seulement ses prunelles mais aussi ses paupières, ses cils, ses sourcils, et lui permettait de raconter en même temps que moi l’histoire que j’étais en train d’inventer. Ses yeux lisaient dans ma musique comme on lit sur les lèvres et je voyais à travers mes paupières mi-closes, les siennes remuer en mesure. Son regard dansait sur mon solo, ses yeux dansaient avec mes notes, elle devenait toute entière une incarnation de ce que je jouais et ce que je jouais n’était plus, sans doute, qu’une émanation de son âme.
Le souvenir de Lester se superpose à l’image de ce groupe de femmes qui vacille dans la chaleur de l’été, sur les marches de l’escalier du théâtre de Nîmes qui se trouvait alors devant la Maison Carrée.
Elles quittent cet endroit et je me plais à les suivre.
Ava dit : « Je suis allée très loin dans mon art, le jazz, j’ai tout donné.
Pour me dépasser il faudrait que j’accomplisse une création extrême, inhumaine.
Je pourrais me précipiter du sommet des arènes en un acte artistique ultime.
Je deviendrais l’artiste de l’espace et du vide, je serais dissoute dans la lumière.
J’aurais tout accompli et serais peut-être heureuse. »

7eme texte (Philippe Beranger)
Entendre juste et entendre loin ; ces qualités La Ava n’en faisait pas la preuve uniquement sur scène. Elle était impressionnante de concentration et d’écoute dans tous les lieux publics où elle se trouvait. Elle avait un sens de l’espace inouï et donnait l’impression que la vie s’organisait autour de son unique présence. Elle pouvait observer de longs instants, contemplative, toute une assistance sans dire un seul mot. Parfois, elle dévorait du regard un être, homme ou femme, qui, placé à l’autre bout de la salle, attirait son attention d’abord par le timbre de sa voix. Puis par la suite, si La Ava lui reconnaissait le charme du geste adéquat, alors rien d’autre ne pouvait exister sur l’instant que ce rapport qu’elle entretenait là, à l’analyse de la nature humaine. Elle n’était pas qu’une consommatrice, elle aimait aussi la distance entre les corps, cette distance dont tout grand artiste sait apprécier la mesure. Comment pouvait-on passer aussi aisément de la contemplation à l’hystérie la plus folle ?


Les lâchés-prises de la Ava resteront à jamais graver dans l’inconscient des nîmois témoins de certaines scènes. Si le silence régnait si souvent autour d’elle et particulièrement en concert, il arrivait qu’elle déchaîna la brutalité la plus sauvage en dégénérant une situation comme une vulgaire petite fouteuse de merde de furie qu’elle savait être. Elle n’était pas née dans la soie. Très tôt il a fallu qu’elle s’habitue à pousser les corps massifs pour suivre son chemin et s’il fallait casser des meubles et fracasser des crânes à coups de barreaux de chaise, elle le faisait avec une aisance déconcertante. Une petite rue bien précise à l’intérieur de l’écusson nîmois gardera longtemps le secret de faits inavouables où certains n’ont pas vraiment réagi à la hauteur et ont perdu quelques plumes, voire quelques petits symboles de virilité.

Ferme les yeux La Ava. Mets-toi en stand by. Respire l’odeur de la grande bleue. Sur le parvis du temple augustinien, crée ton propre silence à l’écart de tous. Ne t’en fais pas, on veille sur toi. Un peu plus loin, l’artiste de la muleta serait fier de t’avoir en bronze à côté de lui-même, s’il se pouvait que tu lui fasses un peu la tronche. Tu aurais dû faire l’amour avec Lester mais bon, nous, ce que nous en pensons ! T’avais quarante quatre ans quand, beaucoup plus à l’ouest, tu fermas les yeux pour la dernière fois et pas pour écouter Teddy au piano, ni ton grand ténor de sax. Non, c’était pour aller là-haut, dans le bleu, habiter cette putain de maison de campagne qu’aucun fils de pute n’a été foutu ici de te payer.

 
8eme texte (Philippe Beranger)
Pour un petit chœur d’acteurs avec légèreté mais profondeur

La Ava ne lisait que des bandes dessinées.
A Nîmes, ce n’est pas dans tes Cadillacs qu’ils se shootaient, mais dans les Mercedes.
Avant de partir, ils ont pissé dans les draps. Je sais, c’est moi qui les ai changés.
On dit que si elle était restée, elle n’aurait pas eu la fin tragique qu’elle a eu là-bas.
La Ava lui a foutu son poing sur la gueule. Il filtrait les entrées et ne voulait pas que ce gosse passe. La bodega n’était pas faite pour lui. Il fallait qu’il lui fasse comprendre. « Touche pas à mon frère !» Elle a foutu son poing sur la gueule de ce videur avec une violence inouïe. Cela a fait comme un énorme big bang. Il saignait tout rouge en pleurant sa mère.
En une semaine, la Ava a mangé deux kilos de brandade, quarante petits pâtés, cinq boites de croquants et croqué une quinzaine de jeunes agneaux.
Elle était sage quand elle dormait.
Même en ronflant, elle variait les harmonies.
En fait, elle avait besoin de beaucoup d’amour et n’a jamais vraiment eu ce quelle espérait.
Nîmes et Le café Society étaient ses hétérotopies dans le sens où Michel Foucault a théorisé le concept.
La Ava aurait aimé avoir beaucoup d’enfants.
Elle n’aimait pas passer l’aspirateur.
Elle a été ici l’élégance de nos soirées.
La Ava m’a toujours fait penser à Edith Piaf.
Là-bas, ils l’ont emprisonnée.
Elle n’aurait jamais pu s’adapter au libéralisme c’était une sociale.
La Ava est venue ici sans autorisation, à New York elle a eu des problèmes avec les services de douane.
« Ne prends pas l’ascenseur, prends le monte-charge », lui ont-ils dit dans le sud.
Elle s’était mise debout sur la chaise. Elle était pompette. Il devait être une heure du matin. Ils étaient tous là à la dévorer du regard. Elle a gueulé « Je n’aime pas les marchands de disque ! », cela a jeté un froid.
Elle l’aurait entendu jouer même si un océan les avait séparés.
C’est moi qui lui ai rapporté son boa à l’hôtel. Je suis ressorti de la chambre dix heures après.
La Ava a eu des problèmes avec le FBI sur la 44ème rue.
La Ava à Nîmes fumait une cartouche de cigarettes par jour.
Elle aimait les solos, les duos mais elle aimait aussi beaucoup les trios.
Elle était plus forte que tous les hommes qu’elle a connus.
Même au tout début, elle refusait d’aller ramasser sur les tables les pourboires des clients.

9eme texte (Bernard Calendini)
«Elle a quitté l’orchestre, avec lequel elle jouait avec Lester, le 5 mars 1938 après un dernier concert à l’Apollo, un endroit où elle ne pouvait se produire sans déclancher une émeute.
Elle commençait à prendre beaucoup de distance avec le jazz.
Les raisons de cette séparation ? Moi-même je les ignore.
On a dit qu’elle trouvait les cachets trop maigres, qu’elle était trop indépendante et chantait uniquement quand elle en avait envie, ce qui n’était pas tolérable
On a dit qu’elle s’obstinait à ne pas interpréter de blues, parce que c’était la grande spécialité de Bessie, et qu’elle avait peur de ne pas faire aussi bien.
On a dit que John Hammond en avait été fâché au point d’exiger son départ.
On a dit aussi que, sans lui, elle aurait été mise à la porte des mois plus tôt par la manager, lequel a fourni une autre explication encore.»
On a dit aussi qu’elle n’avait pas digéré l’incident de Detroit, où on l’avait refoulée à cause de la couleur de sa peau et qu’elle voulait tirer un trait dessus, un trait définitif.

La vérité c’est qu’elle avait signé un contrat avec la M.G.M. et que, depuis longtemps, elle envisageait une carrière cinématographique.

Elle est retournée à Harlem, le quartier où elle avait commencé sa vie d’artiste. Elle était en pleine possession de son art, elle était cette musique et avant de disparaître, elle tenait à le montrer.
Elle avait commencé dans ces rues débordantes de vie et de bruit où elle avait rencontré ce qui allait être toute sa vie, « le Jazz »
Ici, elle avait, avec l’insouciance de sa jeunesse, cru aux fausses promesses de sa beauté .Seul son art avait été authentique et l’avait emmené jusqu’au meilleur, jusqu’au sommet.
Ici, il lui suffisait d’apparaître avec ses gardénias piqués dans les cheveux, ce qui lui faisait une auréole de côté, déhanchant son visage à l’image de sa vie, et de commencer à chanter en bougeant imperceptiblement les lèvres en un baiser silencieux, de souligner son chant en faisant éclater le rythme entre ses doigts, pour que le public se taise aussitôt et laisse passer, pétrifié et solennel, ce flux d’émotions et de plaisirs qui emportaient tous les rivages.
« Ici, elle avait été capable, en robe de soie noire, hauts talons et gants longs, d’articuler des expressions de son cru, à faire rougir un singe et si les choses se gâtaient, de faire le coup de poing avec à peu près n’importe quel permissionnaire en ribote dans un coin sombre de la 52ème rue, voire de regarder en face la lame d’un coupe-choux. »
Mais surtout, ici, elle arriva sur la scène du jazz au moment précis où celle-ci était prête à la recevoir, et où, en outre, elle avait le plus ardemment besoin d’elle.
« Son style conféra un élan nouveau à l’art global du chant jazz féminin. Son timbre dur et tranché était parfaitement adapté à la sonorité de Lester Young, côte à côte, ils ont atteint leur maturité artistique. Sa grande réussite consista à transformer des chansons populaires en un matériau de jazz unique, permettant l’expression d’une émotion véritable.
Ici, enfin, elle donna une dimension et une profondeur nouvelles aux éléments communs de son temps. »
« Certain se contentent de flirter avec la musique, la Ava se donnait avec passion.
Cet art demande de la constance, de l’application et du soin. Il ne vous demande absolument rien, mais si vous vous risquez à répondre à son amour, alors il faut lui offrir le vôtre, encore et encore le déposer à ses pieds, jusqu’à ce qu’il vous ait tout pris.»
Elle se retrouvait nue et seule, et redevenait aussi fragile qu’une tige au printemps.
Effrayée, vulnérable, elle décida de fuir et de quitter New York et le jazz.
Elle partit pour la côte ouest en 1940 et s’installa à Los Angeles.


« J’ai tout donné à cette sacrée musique
Je suis vide
Je suis à nouveau féconde
D’autres champs m’attirent
D’autres créations
Cet univers là est immense
J’ai besoin d’à nouveau conquérir
J’ai besoin d’inventer
D’être près de trouver
Je suis celle qui renaît et qui renaîtra encore
Je suis celle qui protége de l’oubli
Ce qui est
De couleurs
De formes
Et de sons.